Article de la revue Famille Chrétienne du 10 fev 2015  



1 -  Le cinéma, chemin d’évangélisation

À chaque époque, les chrétiens ont su utiliser les nouveaux moyens de communication de leur temps (livres imprimés,journaux,radios) pour transmettre la foi au plus grand nombre. Il en a été de même avec le cinéma,puisque dès 1898 Georges Hatot réalisa "La vie et la passion de Jésus Christ". Puis ce fut au tour de Georges Méliès de réaliser en 1899 un court-métrage "Le Christ marchant sur les eaux"

Depuis, la représentation religieuse au cinéma est bien un sujet à part entière : des festivals dédiés se sont créés (festival international Mirabile Dictu, festival chrétien du cinéma de Montpellier,journées "Cinéma et Réconciliation" au sanctuaire de La Salette,etc..) ; des prix sont remis à Cannes, à Berlin (jury œcuménique) ou à Venise (prix Robert-Bresson) pour récompenser des films défendant des valeurs humaines et spirituelles.

La filmothèque vaticane œuvre par ailleurs depuis des années sur un projet de recensement de toutes les productions cinématographiques qui ont traité le thème du transcendant, de 1896 à nos jours.

Spirituel ou religieux   ?

Au-delà du pur divertissement, le cinéma peut nous donner à réfléchir ou à méditer. Dans un ouvrage paru en 2013 "La Cinémathèque aux valeurs humaines et familiales", le Père François Zannini rappelle que "l’image marque la conscience parce qu’elle reste plus longtemps gravée dans la mémoire et le subconscient que les mots. […] Si jadis, c’était l’homme qui faisait l’image,maintenant ce sont les images qui font l’homme". D’où l’importance de "rechercher les films qui édifient, restructurent l’homme et le gardent dans sa dignité et sa foi".

Frère Théophane, responsable de la librairie de l’abbaye de Maylis (Landes), souligne "un danger du cinéma : il peut tuer la vie intérieure sous l’accumulation de films et d’images. Il importe donc d’être sélectif et de ne pas voir n’importe quoi. Deux questions s’imposent : cela va-t-il nourrir la vie intérieure ? Favoriser la relation vraie et juste à l’autre ? "

Michèle Debidour, diplômée de théologie et de cinéma,distingue "le film religieux (dont les sujets peuvent parfois rebuter nos contemporains) du film spirituel, lequel a du souffle, des qualités esthétiques et humaines profondes". Lors du jury œcuménique de Cannes en 2010, dont elle était présidente,"nous étions d’accord pour retenir un film dont le thème serait religieux, en l’occurrence   Des hommes et des dieux.   Mais il me semblait tout aussi important de considérer ses qualités cinématographiques, artistiques, humaines".

Un chemin vers Dieu

"L’expérience est similaire à ce qu’on a fait dans l’histoire de l’humanité avec le livre, souligne le Père Lis, docteur en sciences de la communication sociale et professeur spécialisé dans la dimension théologique du cinéma. Regardons la conversion d’Ignace de Loyola au XVIe siècle à la lecture de   La Légende dorée, ou celle d’Édith Stein à la lecture de la Vie de sainte Thérèse de Jésus".

"Le cinéma est lui aussi un moyen d’évangélisation, poursuit-il.Pas seulement par les sujets qu’il aborde, mais surtout par les émotions qu’il suscite chez le spectateur. Si par exemple on lit avec des jeunes les textes bibliques sur le peuple hébreu en Égypte, ils ne sont pas touchés. Mais s’ils regardent "Le Prince d’Égypte", ils sont émus et marqués par le sort du peuple esclave."

Un film peut ainsi avoir une visée éducative, pastorale ou évangélisatrice   :

-En nourrissant la vie intérieure : avec de belles pages d’Évangile (Jésus de Nazareth de Zeffirelli,   L’Évangile selon saint Matthieu de Pasolini,La Passion du Christ de Mel Gibson) ; par l’exemple de vies de saints ou de témoins de la foi, nombreuses à avoir été portées à l’écran (Un homme pour l’éternité, Monsieur Vincent, François et le chemin du soleil,Thérèse,Karol,l’homme qui devint pape); ou encore grâce à des films abordant la vie religieuse (Le Silence,Des hommes et des dieux, La Dernière Marche,Marie Heurtin).

-En abordant les périodes controversées de l’histoire de l’Église : pensons au récent "Cristeros",au rôle de nombreux prêtres pendant la Seconde Guerre mondiale (La Pourpre et le Noir,Le Neuvième Jour ou Au revoir les enfants),ou encore à la résistance chrétienne au nazisme de Sophie Scholl.

Paroisses, aumôneries et diocèses sont depuis longtemps conscients des possibilités pastorales du cinéma. Nombreux sont les ciné clubs chrétiens à se monter ici ou là en paroisse ou en aumônerie. Le pôle adolescence du diocèse de Paris a par exemple proposé en 2014 une "initiation à l’utilisation du cinéma en pastorale", tout en donnant  sur son site des outils pour visionner un film avec des jeunes.

Le cinéma peut aussi être un lieu d’évangélisation dans le cercle familial ou amical : ainsi Florence, jeune interne en médecine, n’a pas hésité lors du Carême 2014 à proposer à l’une de ses amies agnostiques de voir ensemble "La Passion du Christ", une expérience et un film que cette amie a appréciés.

Étant alors engagée en aumônerie, c’est par le biais de la pastorale que Michèle Debidour s’est intéressée au cinéma  : "Pour les questions difficiles, il est un support efficace". François Zannini renchérit : le cinéma est pour lui "un merveilleux moyen technique pour éduquer l’homme en lui montrant les valeurs qui le transcendent"...si l’on sélectionne des films qui laissent dans le cœur des spectateurs une empreinte de paix, d’espérance et de joie.".Il rejoint là Michèle Debidour qui souligne "qu’un film porteur de Dieu ne perturbe pas".

2 - L’évocation chrétienne au cinéma

Selon le Père Marek Lis, quatre grandes périodes se dégagent dans le cinéma religieux occidental :

•  Les années 1950 : "C’est l’explosion des nouvelles possibilités du cinéma : couleur, son stéréo, image panoramique. On cherche à montrer au grand public une histoire connue (Les Dix Commandements, Ben-Hur), ce sont des thèmes qui répondent à une exigence du public. Cette période s’achève au milieu des années 1960"

•   Les années 1970 : "Hormis chez Zeffirelli (Jésus de Nazareth), la religion est présentée comme une réalité dangereuse", avec des films plutôt noirs ou à la recherche du sensationnel, tel  "L’Exorciste" ou "Rosemary’s Baby".

•   Les années 1980 : "On retrouve la joie d’être croyants (Sister Act) : être religieux, cela peut être une expérience de foi."  Michèle Debidour parle même alors d’une  "nouvelle floraison de films religieux. Or, les plus intéressants de ces films sont réalisés par des agnostiques : Cavalier (Thérèse), Pialat (Sous le soleil de Satan)".

•   Aujourd’hui  : "On trouve tout ce que l’on veut : Noé, qui en défendant la thèse écologique, est de fait plutôt une critique de la société moderne, avec un soubassement biblique ; Son of God, où la réalité racontée ne correspond pas au titre, Jésus y étant présenté comme homme seulement. Mais aussi  L’Île, de Pavel Lounguine, film qui aborde l’expérience orthodoxe du combat spirituel et de la pénitence, et qui a eu un vrai succès. Et si les deux films suivants du cinéaste semblent profanes, on y trouve la Bible  en toile de fond : l’Apocalypse pour Tsar, et la Passion du Christ pour Le Chef-d’orchestre."

3 - De quels films parle-t-on   ?

Plus que la distinction chronologique, c’est en réalité la distinction thématique qui s’avère la plus riche. La typologie proposée par Michèle Debidour est très éclairante. Dans son ouvrage "Le Cinéma, invitation à la spiritualité", elle aborde la question religieuse selon trois modes d’expressions : le mode explicite, le mode implicite et le mode paradoxal.

•  Certains films sont explicitement religieux : c’est le cas jusque dans les années 1960 où "la religion fournissait alors de beaux sujets, rejoignant l’intérêt et les convictions d’une grande partie du public". Certains, récents, relèvent aussi de cette catégorie : La Passion du Christ, Des hommes et des dieux,   L’Apôtre.

•  D’autres sont implicitement religieux : "Ils nous aident à comprendre que la spiritualité d’un film n’est pas attachée au sujet. Il ne suffit pas de tirer son scénario de la Bible, de parler de Dieu, de Moïse ou de Jésus pour faire œuvre religieuse". Et Michèle Debidour de citer par exemple La Strada   de Fellini, où le personnage de Gelsomina est "une image de douceur et de pauvreté selon les Béatitudes", ou encore le cinéma social des frères Dardenne (La Promesse, Le Fils,L’Enfant,etc.), où les références chrétiennes sont nombreuses.

•  Enfin, certains abordent le religieux de façon paradoxale : "Le christianisme est montré de façon ambivalente. Une foi chrétienne sincère inspire certains personnages", mais sans occulter toutefois les dérives idéologiques.On retrouve là l’expérience spirituelle de Félicie dans Conte d’hiver de Rohmer ; Le Septième Sceau de Bergman qui évoque la rencontre, à son retour de croisade, d’un chevalier avec la Mort, à qui il propose une partie d’échecs afin de retarder l’échéance, le temps de trouver des réponses à ses questions métaphysiques ; Le Festin de Babette, où  "la présence vivifiante du Dieu de Jésus Christ est manifestée dans un inoubliable festin offert par Babette à ses maîtres.Plus récemment, citons Philomena. Dans ce film, une adolescente irlandaise enceinte est rejetée par sa famille et envoyée au couvent. En compensation des soins prodigués par les religieuses, elle travaille, pour se voir finalement arracher son fils. Ce drame, qui peut être pris pour un film à charge contre l’institution religieuse, montre pourtant, à travers le pardon accordé par Philomena, ce que représente cette spécificité de la foi chrétienne.

Michèle Debidour précise "qu’il faut les deux : grands classiques et films pas explicitement chrétiens. Dommage d’enfermer les enfants et les jeunes dans de l’explicitement religieux. Les films de Clint Eastwood par exemple sont presque tous épatants pour les jeunes. Gran Torino fait partie de cette approche paradoxale   : ce n’est pas le personnage du prêtre qui est important ; le héros, c’est celui qui va se confesser, et c’est mieux comme cela".

Autre exemple de belle figure dans  La Dernière Marche, un film très éducatif où l’on voit le face-à-face bouleversant entre un condamné à mort et son accompagnatrice, une religieuse, un accompagnement fondé sur la vérité et l’amour : "On peut aimer les gens profondément tout en gardant une relation chaste. C’est très étonnant pour nos contemporains".

Pour établir notre liste de films, nous avons consulté de nombreux ouvrages ou sites Internet de professionnels, d’associations ou de particuliers férus de cinéma, ainsi que des spécialistes du septième art. Notre sélection a rapidement été très fournie, le genre recoupant des réalités cinématographiques très diverses.

Notre dossier vous propose donc de nombreux titres, classés en fonction de l’âge du public… les films présentés ici n’étant pas tous destinés à être regardés en famille.

Des épopées bibliques aux grands classiques comportant des éléments chrétiens, jusqu’aux films les plus récents, cette sélection est facile à trouver en médiathèque, magasin ou sur Internet (sites des grandes enseignes, sites d’articles d’occasion, VOD,  etc.). Elle est éclectique, car nous proposons une centaine de films d’époques et de genres différents.

Conséquente mais non exhaustive, elle pourra se voir enrichie par vos suggestions. Les films différant dans leur qualité et leur visée, et certains étant durs ou inadaptés pour les plus jeunes, il reviendra bien sûr aux parents et aux éducateurs de sélectionner ceux qu’ils souhaitent regarder et/ou partager avec les enfants.

Quatre conseils avant de piocher dans notre suggestion de films

1. Choisir le bon moment  :  pourquoi ne pas profiter de la richesse de l’année liturgique ou du calendrier des saints pour cibler tel ou tel film, lequel pourra nous aider à entrer dans ce jour ou ce temps particuliers ?

2. Veiller à adapter le choix d’un film selon les âges  :  les films que nous mentionnons concernent des publics différents. Il revient aux parents, aux éducateurs, aux catéchistes, de discerner ce que les uns et les autres pourront voir.

3. Changer régulièrement de registres  : notre classement regroupe les films en cinq catégories 

-La Bible à l’écran  : de nombreux films relatent des passages de l’Ancien ou du Nouveau Testament 

-Histoire(s) de l’Église  : premiers chrétiens et autres épisodes marquants de l’Histoire de l’Église 

-Saints et témoins d’hier et aujourd’hui  : avec, en  guest stars, Jeanne d’Arc, François d’Assise et Bernadette, souvent représentés au cinéma

-Des figures de prêtres  : il n’y a pas que Don Camillo au cinéma  !  D’autres personnages peuvent aussi faire réfléchir sur le sacerdoce

-Et aussi..des films qui, avec humour, émotion ou délicatesse, peuvent aussi avoir un retentissement spirituel.

4. Et après le film  ?  "J’aime autant le film pour lui-même que pour ce qu’il veut exprimer, d’où l’importance d’en discuter ensuite,  souligne Frère Théophane.  Il peut susciter la vie intérieure s’il est lié à la Parole, s’il permet ensuite un débat. C’est alors un vecteur."  Pour qu’un film ayant une dimension spirituelle porte du fruit, il est nécessaire de l’introduire avant de le visionner (resituer le contexte historique,  etc.), et surtout d’en faire une relecture personnelle ou en groupe  : quelle impression a-t-on à la fin du film  ? A-t-on aimé l’histoire  ? Qu’est-ce qu’on en retient  ? Se pose-t-on des questions  ? Qu’a-t-on pensé de l’attitude de tel personnage  ?

À une époque où l’on voit tout et n’importe quoi sur les écrans, les films ayant une dimension spirituelle pourront permettre d’aborder le beau, le vrai et le bien, et de "retrouver",  selon les mots de Michèle Debidour, "par la grâce de certains films, le chemin de l’émerveillement et le désir d’atteindre, au-delà des images, une transcendance".

Charlotte Villeneuve





La Mélodie du bonheur

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